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J
e sais pas si vous avez vu l'adaptation de Nolan de l'Odyssée, moi je l'ai vue, je dirai pas mon avis, mon Letterboxd est dispo si vous voulez (@letterboxd). Mais ça m'a fait penser à une chose : pourquoi on se rattache toujours à ces vieux mythes ? Pourquoi on a besoin d'un récit d'origine, alors qu'on pourrait très bien s'en passer.
Une première réponse, serait la transmission des valeurs, de la morale pour montrer une forme de continuité dans nos valeurs, ces récits participeraient donc à notre éducation. C'était d'ailleurs ce que Platon disait dans La République, qu'Homère avait été l'éducateur de la Grèce. Mais l'Odyssée racontée au temps de Platon devait déjà avoir subi maintes adaptations. Il y a quand même 400 ans qui les séparent. D'ailleurs Homère lui-même, quand il raconte l'Iliade ou l'Odyssée, ne reprend pas les coutumes/la morale de l'époque du récit mais celle de son époque. Les archéologues ont montré que la crémation, qu'on retrouve partout dans l'Iliade et l'Odyssée comme rite funéraire, n'existait pas à l'âge du bronze, certainement l'un des plus vieux anachronismes qu'il nous ait donné de lire. Homère, en composant ses poèmes des siècles plus tard, a simplement projeté les usages de son époque sur un passé qu'il ne connaissait que par des légendes elles-mêmes adaptées. Autrement dit, Nolan qui réécrit Homère n'est que le dernier maillon d'une chaîne où chacun réécrit celui d'avant. Le mythe fondateur n'est peut-être jamais transmis tel quel : il est sans arrêt refait, pour coller aux valeurs de celui qui le raconte.
Mais si on n'utilise pas ces récits pour transmettre des valeurs intemporelles on peut peut-être se dire qu'ils servent un idéal. L'exemple le plus criant reste les États-Unis, qui ont bâti tout un imaginaire national autour du Mayflower et de ses pèlerins en quête de liberté religieuse, arrivés en 1620. Sauf qu'un an plus tôt, en 1619, un autre navire accostait, le White Lion, avec à son bord les premiers esclaves africains sur le sol nord-américain. Les deux bateaux sont arrivés à quelques mois d'écart sur la même côte pourtant l'un est devenu un mythe fondateur et l'autre a été occulté de l'histoire des US. On ne fait donc pas perdurer toutes les histoires, uniquement celles qui sont raccord avec la doxa actuelle.
Cunk on Freedom, Charlie Brooker & Diane Morgan
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En réalité il n'y a même pas besoin de privilégier une histoire par rapport à une autre, une œuvre par rapport à une autre etc. Il suffit d'adapter l'interprétation. La première fois que cela m'a frappé c'est dans l'adaptation en série du livre Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick (livre le plus horrifiant qui m'ait été donné de lire). Dick nous plonge dans une uchronie où les nazis ont gagné la Seconde Guerre mondiale, et dans un épisode on peut entendre l'Ode à la joie de Beethoven comme hymne du régime. Entendre l'hymne de l'Union européenne dans un pareil contexte est surprenant, nous y voyons aujourd'hui un chant représentant la fraternité entre les hommes et l'union des peuples. Mais il n'est pas impensable que les nazis, eux, auraient vu la supériorité artistique germanique et une vision suprémaciste dans ce chant. Cela nous montre qu'une œuvre n'a pas de sens fixe : elle prend celui qu'on choisit de lui donner.
Et la France alors, est-ce que nous aussi on changerait pas le récit pour mieux coller au moment présent. Longtemps, on a parlé de civilisation latino-hellénique, ce qui n'était pas absurde vu que notre langue vient largement du latin et du grec (en oubliant un peu les langues germaniques et l'arabe). Mais depuis quelques décennies, on lui a préféré l'expression de civilisation judéo-chrétienne, pas seulement la France d'ailleurs mais tout l'Occident. Il faut lire Sophie Bessis pour comprendre à quel point c'est une imposture : faire de l'Europe/Occident l'héritière d'un fonds commun avec le judaïsme revient à estomper des siècles d'antisémitisme et les crimes, l'Holocauste. En effet on ne peut oppresser ou même avoir opprimé ceux avec qui on partage un héritage commun. Qui sait, peut-être qu'un jour des éditorialistes parleront de civilisation abrahamique sur les plateaux pour inclure l'islam dans notre héritage.
Fresque « Coexist », Sarcelles
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Il y a d'ailleurs une lecture qui va plus loin que la simple récupération du mythe par un pouvoir déjà en place, celle qui dit que le mythe national ne dévie pas de sa fonction, mais qu'il sert précisément à ça depuis le départ. Marx et Engels l'écrivaient déjà dans L'idéologie allemande, les idées dominantes d'une époque sont toujours les idées de la classe dominante, et le récit national en fait partie, il fabrique un "nous" commun entre l'ouvrier et son patron, là où il n'y a en réalité qu'un rapport d'exploitation. Rosa Luxemburg, sur la question nationale, disait à peu près la même chose : brandir une culture ou une histoire nationale sert avant tout à diviser les travailleurs entre eux, à les détourner d'une solidarité internationale qui menacerait, elle, vraiment l'ordre établi.
Reste la question de départ : si Homère a fini par ne plus rien nous enseigner directement, quelque chose continue quand même à le remplacer, et à le réécrire à son tour. Nolan qui adapte l'Odyssée au cinéma, ce n'est peut-être pas si différent d'Homère qui réécrivait déjà un passé mycénien qu'il ne connaissait pas, sauf qu'on sait maintenant un peu mieux à qui ça profite. Le mythe change de support, de l'aède au grand écran, mais le geste reste le même, raconter le passé pour dire quelque chose du présent. La question n'est peut-être plus de savoir si on a encore besoin de mythes fondateurs, mais qui, aujourd'hui, a intérêt à en écrire la prochaine version.
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