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C
es derniers temps, à force de scroller entre les nouvelles du Moyen-Orient et les commentaires qui vont avec, je me suis reposé une vieille question : comment on fait, concrètement, pour vivre ensemble ? Comment vivre aux côtés de gens qui restent insensibles à ces horreurs ? Comment vivre avec des gens qui portent des shorts en jean très mal taillés ? Comment vivre avec un homme qui pense que l'empathie est synonyme de faiblesse ? Pour ne pas rester seul avec mes questions, je suis allé voir ce que d'autres en avaient pensé avant moi.
Avant d'aller chercher des réponses compliquées, autant commencer par une définition simple. Le Larousse propose celle-ci pour le vivre-ensemble : une "cohabitation harmonieuse entre individus ou entre communautés". Formulée comme ça, l'idée paraît presque hors de portée, un vœu pieux de plus. Et pourtant, si on veut continuer à vivre en démocratie, ce n'est pas vraiment négociable : une démocratie suppose des gens en désaccord qui acceptent de continuer à partager le même espace plutôt que de s'exclure les uns les autres.
Mais accepter le principe ne dit rien de la manière d'y arriver. Et c'est là que les solutions toutes faites montrent leurs limites : on ne comble pas, d'un coup, des fractures qui se sont creusées pendant des années, juste en le décrétant. S'il y a une méthode, elle tient plutôt dans le dialogue, mais un dialogue qui ne chercherait pas à gommer ce qui nous distingue. Au contraire, c'est précisément dans ces différences qu'il y a quelque chose à tirer, à condition d'accepter de s'y confronter plutôt que de les fuir.
Seulement, un dialogue ouvert à tout le monde, sans aucune limite, est-ce vraiment souhaitable ? C'est la question que pose Karl Popper dans La société ouverte et ses ennemis : pour lui, la tolérance doit être le moteur de l'avenir, mais elle ne peut pas s'étendre jusqu'à tolérer l'intolérance elle-même, sous peine de se détruire elle-même de l'intérieur. Frantz Fanon, qui a longuement étudié le racisme dans les sociétés occidentales, rejoint cette idée par un autre chemin : pour lui, une société est raciste ou ne l'est pas, il n'y a pas d'entre-deux. Les deux penseurs disent finalement la même chose sous des formes différentes : il suffit de laisser s'installer un seul intolérant, un seul racisme qu'on choisit d'ignorer, pour que toute la société finisse par basculer du mauvais côté.
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Cette tension entre l'ouverture qu'on voudrait totale et les limites qu'il faut bien lui poser, on la retrouve aussi au cœur même de la démocratie. Alexis de Tocqueville l'avait repérée depuis longtemps : « Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu'en matière de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l'origine de tous les pouvoirs. » Ce que Tocqueville pointe ici, c'est le risque qu'une majorité, sous prétexte qu'elle est majoritaire, s'autorise à décider seule pour tous les autres. Or, dans des sociétés où les minorités pèsent de plus en plus, ce réflexe devient intenable : à force de laisser le nombre trancher à la place du débat, ce sont les idées mêmes de justice et d'égalité qui finissent par se vider de leur sens.
Reste alors une dernière question, peut-être la plus fondamentale : pourquoi se donner tout ce mal, au juste ? Pourquoi ne pas simplement vivre chacun de son côté, plutôt que de chercher à faire société avec des gens si différents de nous ? La réponse tient sans doute à un réflexe plus ancien que toute organisation politique. Le tout premier signe d'humanité retrouvé par les anthropologues n'est pas un outil ni une arme, mais un fémur cassé, puis réparé : la preuve qu'à une époque où survivre seul aurait été plus simple, un groupe a quand même choisi de prendre soin d'un de ses membres plutôt que de l'abandonner. Avant même de faire société, l'humanité a commencé par faire preuve d'empathie. Hannah Arendt l'avait bien compris dans l'autre sens : la mort de l'empathie humaine est l'un des signes les plus précoces et les plus révélateurs d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. Si l'empathie disparaît, ce n'est pas un détail qui se perd, c'est ce qui nous a fait tenir ensemble depuis le début qui commence à s'effondrer.
Faire société, ça ne se décrète donc pas, et ça ne se résout pas non plus en attendant que les fractures se referment toutes seules. Ça suppose une posture assez précise : accepter le dialogue avec ce qui nous dérange, sans pour autant céder du terrain à ce qui chercherait à détruire ce dialogue lui-même. Ça suppose aussi de résister au réflexe de la majorité qui tranche sans discuter, pour préférer le rapport de force au débat. Et ça suppose, plus simplement, de continuer à voir dans l'autre quelqu'un dont on peut prendre soin, même quand tout pousserait à s'en détourner. Trois postures, donc, plutôt qu'une formule magique : tolérer sans renoncer à juger, débattre plutôt que trancher à la majorité, et garder l'empathie comme réflexe plutôt que comme option. Le reste, les shorts en jean mal taillés compris, peut bien rester un détail.
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